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Peut-être, à force de flâner sur le Web, avez-vous déjà ressenti un certain mal aux yeux. Ce phénomène est dû à la lumière bleue qui émane de vôtre ordinateur. Ce n'est pas une lumière sympathique, expression signifiant ici : "Lumière invisible, narquoise, qui vous pique les yeux, vous empêche de quitter l'écran et vous prive de sommeil". Si cela devient vraiment insupportable, éteignez l'ordinateur et allez prendre un bol d'air frais, vous promener dans les bois, ou même essayer de sauver une station aéronautique en train de s'enflammer suite à une longue histoire de quiproquos. Mais si vous lisez Lemony Snicket, j'ai le triste devoir de vous annoncer que non seulement vous en perdrez le sommeil (à cause de la peur), non seulement vous aurez mal aux yeux (suite à la tristesse et au stress), mais qui plus est, aucune promenade, aussi longue soit-elle, ne permettra d'effacer l'obscurité bleue qui se tapit dans ses œuvres monstrueuses. Pour ma part, j'en ai fait une sinistre expérience enfant, alors que je me promenais dans la bibliothèque de mon village. Je commençais à lire Tout commence mal... . Je dois avouer que j'y pris goût. Le goût de l'aventure, de l'intrigue et du suspense, mais pas une seconde je ne songeas à partir du côté obscur de VDC. D'ailleurs je ne découvris la funeste organisation que dans le tome V, lorsque le comte Olaf et les deux demoiselles poudrées de blanc qui quelques jours plus tôt avaient roulé dans la farine un ami à moi (expression signifiant ici : "ligoter à un lustre branlant sa petite ami dans une cathédrale en flammes sur le point de s'écrouler"), jetaient les derniers amis de orphelins Baudelaire à l'arrière d'une sinistre voiture noire, à grands coups de pieds au train, que le trio entendait gémir alors qu'ils s'écriaient


Mais voilà que la lumière bleue me fait moi aussi souffrir, et comme il me reste encore de nombreuses choses à faire devant un écran, je dois interrompre sur-le-champ le fil de mon navrant récit.

Chapitre I Modifier

Mon calvaire commença il y a quelques temps déjà, alors que je découvrais ce fameux wiki. Décidant d'y apporter ma contribution, je compris vite qu'il était pour le moins anormal.

Je me souviens de ce jour-là. C'était un jour funeste, oh, comme j'en vécus bien d'autres par la suite. Me créant un profil utilisateur, je me rendis compte que j'étais le seul utilisateur (et le ciel soit loué, sans doute le seul à avoir découvert ce site depuis une bonne décennie). Ce fut alors que j'entendis un grincement venant de sous mes pieds : quelqu'un traversait le vaste réseau souterrain de la grande ville où j'habitais.

Traverser un de ces réseaux est difficile, expression signifiant ici "boueux et sans fin pour les égouts, étroit et infesté de chauve-souris vampires et d'agents doubles pour les galeries VDC". J'en avais jadis moi-même fait l'expérience, il y a déjà fort longtemps, alors que je poursuivais une ballerine déguisée en alligator qui venait de braquer une banque sous les ordres d'une grand-mère aliénée au laudanum. Mais ce n'était pas, comme je le pensais une fraction de seconde, un Volontaire du Département Commun ou un Vaurien Dénué de Criminalité. Hélas, c'était pire, bien pire que ça. Je vis toute ma vie défiler sur l'écran de mon PC : il s'agissait d'un criminel venu brûler à la fois moi, ma maison et mes biens. Sans plus attendre, je sortis mon revolver, pris l'extincteur caché sous ma bibliothèque, et m'avançais lentement vers d'où me semblait venir les bruits suspects. Hélas, là se trouvait la plus siniste crapule que j'aie jamais vu.

Face à ce genre de personnes, trois réactions sont possibles :

a) s'enfuir immédiatement, et donc abanndonner sa maison aux flammes;

b) rester et affronter le scélérat en face;

c) s'écrier "Ah, c'est toi !" et l'installer confortablement dans un fauteuil tout en discutant du bon vieux temps où vous braquiez des banques ensemble.

Ne pouvant réaliser la c) -aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais braqué de banque ni acheté de fauteuil-, j'optas pour la b), bien que ce soit peine perdue.

"L'Ozégan !" sifflais-je entre mes dents tandis que le détestable individu sortait de son trou, exhalant une odeur éxécrable des égouts de la grande ville, éxécrable signifiant ici "humainement indescriptible, à moins d'être vraiment cruel".

Á ce stade-là, je vous préviens. J'insiste car vous risquez de ne pas m'écouter. Le meilleur pour vôtre bien-être personnel serait de refermer tout de suite cette page et d'aller plutôt demander à vôtre bibliothécaire ce qu'est un ozégan. Il vous expliquera à coup sûr que ce sont des korrigans, des lutins de Bretagne, une région de France où la densité de crêpes pas mètre/carré est considérable, où il pleut tout le temps mais où les plages sont assez belles, et où on parle une langue à vous décrocher la mâchoire, mais où les habitants se montrent assez amicaux avec les touristes.

Vous préférez continuer ?

"L'Ozégan ! sifflais-je donc entre mes dents tandis que le détestable individu sortait de son trou, exhalant une odeur éxécrable des égouts de la grande ville, éxécrable signifiant ici "humainement indescriptible, à moins d'être vraiment cruel".

-En personne, mon cher !" fit-il en arborant un rictus malfaisant dont lui seul avait le secret. Il ajouta d'un air triste : "Tu es un vaillant adversaire, tu sais. Ça me fait de la peine de te tuer.

-Tu n'es pas obligé.

-Si, je suis obligé. Je t'ai donné ta chance. Tu ne l'as pas saisie.

-De quoi parles-tu ?

-Tu le sais très bien !

-Non, je te l'assure !

-Tu as bien reçu mon message codé ? postillonna l'Ozégan.

-Non ! Je t'assure, cela fait trois mois que je n'en ai pas reçu un seul.

-Dans ce cas... Je t'avais donné une semaine pour voler le diamant du cratère Grandmalheur. Tu ne m'as rien ramené. C'est ta dernière chance. Rends-toi là-bas, ramène-le-moi et je t'épargnerais."

Il ricana :

"Sans quoi, je pourrais aussi tuer Kit..."

Je fulminais intérieurement. Mais avais-je le choix ?

Chapitre II Modifier

Á l'intérieur du car où je m'étais installé, deux spectacles s'offraient à mes yeux. L'un, triste et mièvre, était celui de l'intérieur du car en question : une étendue de tissu rongé par les mites, sale et empestant le renfermé. L'autre était encore plus morose et déprimant, expression signifiant ici "de quoi tirer les larmes aux yeux aux pires scélérats et aux ozégans les plus odieux". C'était une immense plaine dénuée de végétation en-dehors d'une touffe d'herbe tous les cinq mètres. Le relief, vallonné, semblait s'étendre à perte de vue, vers un horizon encore plus sinistre et poussiéreux. Enfin, je vis émerger un cratère immense, érodé et criblé de rocaille. Les pneus ricochèrent dessus. Une petite route de goudron dsseéché et fissuré y menait, et le comble, c'est que c'était l'endroit le plus boisé : partout entre les plaques d'asphalte déchiquetée, je voyais de petits bouts d'herbe et même une ou deux malheureuses pâquerettes que le destin, éternel sadique, avait décidé de planter là.

Une voix retentit alors dans le bus :

"Mesdames et Messieurs, bienvenue sur le site du cratère Grandmalheur ! Un endroit pittoresque à visiter seul ou en famille, avec à vôtre gauche, une magnifique vue dégagée sur l'arrière-pays, où se trouve notamment le on ne peut plus célèbre parc Caligari Folies ! Á vôtre droite, le désert Tristemine, un véritable ode au calme et à la paix ! Mais permettez-moi de me présenter. Je suis Gordon Raven, vôtre ami et guide. Nous entrons dans la zone du cratère. Elle fut créée il y a 50000 ans par une météorite de taille moyenne. Par la suite, on découvrit que c'était un site naturel aux gisements rocheux très curieux, et les hommes décidèrent d'y bâtir la sympathique petite ville de Grandmorne-sur-Cratère, une cité de Provence et de caractère tout à fait typique de l'endroit."

Je me mis à prier le ciel que Gordon ait tort. Hélas, sur ce coup-ci, il avait raison : de toutes les choses déprimantes de ce cratère déprimant dans ce désert déprimant, cette petite ville déprimante était de loin encore plus déprimante que le plus déprimant des humoristes. Il n'y avait même pas de rue. Dans un coin, il y avait une mairie biscornue. Ici, une bibliothèque à moitié vide. Éparpillées de-ci de-là, quelques petites maisons en ruine. Mais l'une d'elles, beaucoup plus éloignée que les autres, sortait totalement du lot : c'était une bicoque sale, avec une multitude d'ailes biscornues à plusieurs étages, où quelques annexes croulaient sous le rythme des années.

"Qu'est-ce que c'est, cette maison, là-bas ? demandais-je.

- Le laboratoire Wicklow. Il est en ruines depuis l'accident nucléaire qui s'y est produit.

- Un accident nucléaire ? Il s'est passé quelque chose ? Il y a une centrale à proximité ?"

Gordon Raven éclata de rire.

"Non, il n'y a pas de centrale, vous voyez bien ! Ce serait terrible de gâcher un aussi beau paysage."

Je décidais de fuir le sinistre guide dès la première direction et je me dirigeais vers la bibliothèque.

Sans doute dans un autre contexte vous avez entendu l'expression pas un rouble. L'expression possède plusieurs variantes, "pas un picaillon", "pas un radis" (bien que je ne connaisse aucun pays ayant son économie fixée sur le cours du radis), mais le sens reste le même. Cela signifie en gros "pas une piécette, ne serait-ce qu'un centime". Eh bien, j'ai le triste honneur de vous annoncer que jamais ou du moins depuis longtemps, on n'avait dépensé de rouble pour le sinistre édifice. Croulant sous le poids des multiples années, il était rongé par une sorte de maladie qui s'attaquait à la pierre elle-même. Des lymponias cuivriins, des lierres hideux et vénéneux, étaient en train de le prendre en étau. La moitié des livres portait sur la cuisine non-végétarienne, notamment pour se nourrir de chat ou de chien, des animaux aussi attachants qu'indigestes, et le bibliothécaire semblait mort depuis belle lurette. Et pour-tant, il y avait quelqu'un.

Il était grand, avec des lunette età peu près de mon âge. Il lisait un long documentaire d'approximative-ment mille pages portant sur divers serpents d'Amérique centrale. Je m'approchais de lui.

"Ça va ? lui demandais-je.

- Ça pourrait aller mieux, dit-il. Nôtre village est encore plus désertique que Salencres-sur-Mer et Ville-neuve-des-Corbeaux réunis, en ce moment.

- Je connais pas ces coins.

- Tant mieux pour toi." Il rehaussa ses lunettes. "Jon, content de te connaître.

- On ne se connaît pas.

- Mieux vaut discuter avec un inconnu que de se morfondre ici. Ça me rappelle l'histoire d'un garçon qui entre dans une librairie et qui y trouve une sorte de livre magique.

- Ah, répondis-je sans hésiter. L'histoire sans fin de Michael Ende. J'adore ce bouquin.

- Mais, au fait..." Une ombre passa sur ses montures. "Est-ce que tu ne serais pas un volontaire ?"

Volontaire ? Était-ce un ami ou un ennemi ? Vu que je devais collaborer avec le côté sombre de VDC, l'un ne valait pas mieux que l'autre. De toute façon, il se doutait déjà de tout. C'est pourquoi je répondis après une brève hésitation :

"Oui. Vous aussi, je suppose ?

- Je suis en passe de le devenir. Je m'appelle Jon, et vous ?

- Jer m'appelle..."

Chapitre III Modifier

Je vistais la vie avec ce personnage fort sypathique, enfin si "ville" peut être une expression pouvant signifier "trou à rats insalubre et recouvert de moisissures pour le moins inquiétantes". L'endroit était d'un sinistre monstrueux. Le laboratoire Wicklow brillait sous le soleil d'une lueur maladive. Sur le sol, des éclats de verre jonchaient le parterre.

"C'est pittoresque, osais-je après un moment de silence.

- Alors vous êtes comme cet idiot de Gordon ? Décidément, si ça continue, l'endoit sera bientôt pllein à craquer de touristes !"

Nous éclatâmes de rire. Jo fut le premier à reprendre son sérieux. Il vit arriver une jeune fille et un gar-çon d'à peu près son âge. Les deux jeunes gens avaient l'air épuisés par on ne sait quoi de monstrueux qui leur aurait fait perdre le sommeil. Je remarquais que Jon, avait les traits aussi tirés qu'eux.

"Ce sont mes amis, Lucy et Tomas. Les seuls habitants de Grandmorne avec moi en-dehors de Gordon, de Edgar, de Fabius, de Florian et de Lydia.

-Gordon fait partie de la ville ? fis-je, étonné. Je pensais qu'il venait là uniquement pour jouer les guides tou-ristiques.

-Il n'y a pas d'autres villes à proximité, soupira Jon. Nous sommes donc contraints de le supporter. C'est insupportable, ses lubies, à cet homme. Les lubies, expliqua-t-il, ce sont des choses particulières chez les gens qui sont de vraies obsessions.

-Je vois, dis-je pour être poli alors que je connaissais le sens du mot "lubie" depuis la crèche.

-Le pire, ce sont les marches. Chaque matin, il fait lever tous les habitants de la ville à cinq heures et demie, il nous fait boire dix litres de jus d'orange et il nous envoie en randonnée dans l'arrière-pays.

-J'imagine que c'est un sportif.

-On suppose aussi, dit Tomas. Il dit toujours qu'il part devant."

Intéressant, ce détail..., me dis-je à ce moment-là.

"Edgar adore faire ça, dit Lucy. Il dit que ça nous fortifie les poumons.

-Edgar ? C'est la deuxième fois que vous me parlez de lui. Qui est-il, ainsi que Fabius, Florian et Lydia ?

-C'est le joailler. Il fait des bijoux, qu'il vend dès que l'occasion se présente. Lydia, c'est celle qui tient le super-marché qui nous ravitaille. Quand à Fabius et à Florian, c'est le maire et son adjoint... Tiens, les voilà !"

Il s'agissait de deux hommes légèrement bedonnants, avec les cheveux frisés roux pâle coupés de travers, ce qui donnait l'impression aux gens de s'adresser à des brosses à cheval. Ils avaient également tous deux des yeux gris sombre, ou peut-être étaient-ils noirs.

"Alors, on complote, les jeunes ? dit Fabius -si ce n'était pas Florian-.

-Ah, chers amis ! s'écria Lucy. Vous vous portez bien, je suppose ?

-Se porter bien ? dit Florian -ou peut-être Fabius-. Intéressante question, ma jeune fille.

-C'est une question à laquelle on répond souvent à la légère, ajouta Fabius -mais mon intuition m'assurait qu'il s'agissait de Florian-. Á la légère, expliqua-t-il, signifie que l'on n'y fait pas vraiment attention.

-On le savait, répondirent les trois adolescents.

-C'est vrai que c'est une question facile à poser, facile à répondre, et facile à ne pas écouter, fit l'un. Pas plus que la réponse, d'ailleurs.

-Oui, renchérit l'autre. C'est curieux, mais il y a des gens qui n'écoutent pas ce qu'on leur dit.

-C'est vrai. Lors de nos déplacements dans la grande ville, j'ai remarqué une petite fille qui n'écoutait rien à rien.

-Elle avait cinq ans.

-C'est curieux, le fait que la tranche d'âge influence l'opinion des gens.

-Et c'est d'autant plus curieux, que la compréhension ne soit pas innée.

-Nous devrions y réfléchir.

-Là aussi, nous ne comprenons pas.

-C'est un peu paradoxal.

-Curieux... Puisque les paradoxes n'exisent pas, pourquoi le mot existe-t-il ?

-C'est aussi un paradoxe.

-Mais dans ce cas, les paradoxes existent.

-Chez certains politiciens, je crois que oui.

-Donc, si les paradoxes existent, ce n'est pas un paradoxe.

-Je crois que non.

-Moi aussi.

-Mais dans ce cas, pourquoi ne devraient-ils ne pas exister ?

-Eh bien, s'ils existent, pourquoi existerions-nous, nous ?

-C'est assez intéressant, comme question."

Une fois achevé ce dialogue sans queue ni tête, les deux administrés se tournèrent vers nous et remar-quèrent enfin que moi aussi, j'existais.

"Oh ! Une tête que nous ne connaissions pas ! dit Florian ou Fabius.

-Gordon aurait-il trouvé un touriste ? demanda Fabius ou Florian.

-C'est curieux, ce qu'il s'acharne à en trouver...

-D'autant plus curieux que les gens s'achanent sur quelque chose...

-Oui, en effet, cela me semble tout à fait étrange psychologiquement. Il doit y avoir un besoin d'accomplisse-ment de soi...

-Pourquoi avons-nous ce besoin d'ailleurs ?

-Sans vouloir vous offusquer, les interrompit Lucy, cet ami a fait une longue route pour arriver jusqu'ici. Serait-il possible de pouvoir l'emmener à un endroit où il pourrait coucher pour la nuit ?

-Il y a l'Hôtel Hellequin, dit Florian ou Fabius, mais il tombe légèrement en ruines depuis la mort tragique de son propriétaire. C'est triste, mais il faudra s'en contenter.

-Je vais l'y conduire", dit Jon.

L'Hôtel Hellequin tombait bel et bien en ruines, et pour ête honnête je n'ai jamais connu de lieu plus encrassé, empoussiéré, empuanti et ennaphtaliné. Après une rapide inspection des chambres, je décidais que le lit le plus apte à ne pas s'effondrer ou ne ps grouiller de punaises de lit était le hamac près de l'entrée.

"Tu peux t'installer et te reposer ici, dit Jon, sauf si tu préfères aller de nouveau à la bibliothèque.

-Je vais rester, dis-je. J'ai grand besoin de repos.

-Tu fais bien, me dit-il. Pars vers le restaurant La Boustifaille à huit heures, ce sera l'heure du dîner.

-Vous abez un restaurant ? Mais à quoi vouis sert-il si vous n'avez ni serveurs ni cuisiniers ?

-C'est ici que nous mangeons. Lydia cuisine des surgelés du supermarché. Bien sûr il faut payer, mais comme nous sommes trop jeunes pour travailler, nous sommes payer par les adultes.

-Je ne sais pas si je viendrais, dis-je. Je suis un peu barbouillé.

-Comme tu voudras, dit-il. Et dès que tu peux, dis-nous pourquoi tu es en mission."

Et il sortit de l'hôtel délabré. Á vrai dire, je n'avais pas faim, mais il n'était pas vrai que je me sentais fatigué. Je n'avais été jamais aussi nerveux de ma vie.

Florian et Fabius, dans leur discussion décousue, avaient tout de même eu raison sur un point : les paradoxes existaient. Pourquoi étais-je du côté des VDC nobles alors que je m'apprêtais à commettre une action scélérate ? Pourquoi devais-je commettre une action scélérate alors que je voulais rester un VDC noble ? Le pa-radoxe ne faisait que commencer. Il enflait, enflait dans ma tête, remuait toutes mes pensées et commençait à sérieusement me tarauder. Bref, il devenait une lubie.

Chapitre IV Modifier

Peut-être -et même sûrement-, un jour où vous n'arriviez pas à trouver le sommeil, vos parents, pour se débarrasser de vous vous ont demandé de compter les moutons.

La technique est bien simple : vous vous dites dans vôtre tête quelque chose du genre "Un mouton", mais "Un dromadaire" marche aussi bien, voire même "Un paradoxe" pour certains. Puis vous enchaî-nez en pensant "Deux moutons", "Deux dromadaires", ou "Deux paradoxes". Et ainsi de suite, jusqu'à ce que, en arrivant à 127893 moutons, dromadaires ou paradoxes, vous vous rendez compte que cette méthode est purement inefficace, expression signifiant ici "méthode que j'ai appliquée en vain pour calmer mon angoisse durant la nuit interminable où je n'ai cessé de me remémorer les évènements depuis mon arrivée".

Alors que j'allais enfin m'endormir, une main vigoureuse vint me frictionner mon épaule. Devant moi se tenait un grand homme, aux cheveux noirs et gras, portant une salopette et une paire de bottes.

"Debout, petit ! fit-il d'une voix faussement enjouée. Nous allons faire une bonne randonnée, aujourd'hui !

-Vous êtes Edgar ?

-En personne ! Allez, lève-toi bonhomme, nous partons pour La Boustifaille boire un jus d'orange bien fortifiant !"

Je me dis alors que pour faire de la randonnée, cette tenue semblait légèrement paradoxale.

La Boustifaille était un restaurant sale et insalubre, expression signifiant ici "où aucune personne ayant eu la lubie du ménage n'avait jamais posé le pied depuis 50 ans". L'intérieur était sombre. Toutes les personnes du cratère étaient là, Gordon était le seul à sourire, mais son sourire aurait eu de quoi dégoûter n'importe quel optimiste.

"Vous prendrez du jus d'orange ? fit une vieille peau, qui devait être Lydia.

-Non merci.

-Tout le monde en prend ! insisita-t-elle.

-Si lui n'en prend pas, dit Florian (ou Fabius), c'est que tout que tout le monde n'en prend pas !

-C'est paradoxal, dit Fabius (mais peut-être bien que c'était Florian).

-Eh bien, je veux que tout le monde boive du jus d'orange ! dit Gordon, sec. Il lui faut des vitamines, à ce petit, s'il veut marcher.

-Merci, mais je suis un intellectuel, et...

-Un intellectuel ? me dit Florian/Fabius, me sauvant pour la seconde fois. Chic ! Tu pourras lire nôtre livre que nous avons écrit, tout au fond de la bibliothèque. Les méditations d'un philosophe ordinaire sur un monde plus ou moins merveilleux, par Florian et Fabius.

-Ah non, on s'était mis d'accord pour le titre ! s'écria Fabius/Florian. Les réflexions, ça sonne mieux.

-Qu'est-ce qui fait que cela sonne mieux, si l'on y réfléchit ?

-Je n'en sais rien. Buvons nôtre jus d'orange."

Je vis que tout le monde buvait le jus d'orange, mais je n'y touchais pas. Il me paraissait suspect à l'odeur. Est-ce que l'Ozégan était la cause d'une machination dans la ville ? Non, sinon il ne m'y aurait pas envoyé. Il y avait peut-être un groupuscule, issu des VDC scélérats, qui s'étaient formés ici. Je devais rester à l'écoute. Si l'Ozégan s'avéerait en fait en schisme avec les VDC sombres, cela voudrait dire que les VDC nobles pourraient en profiter pour démanteler leurs ennemis... Or, étais-je encore un des leurs ? Ce dilemme, expression signifiant ici "sac de nœuds pour savoir si je dois vraiment voler ce diamant ou pas" s'avérait de plus en plus ennuyant. Dans quel camp étais-je donc ?

Je ne bus donc pas mon jus d'orange. Puis Gordon dit :

"Allez, tout le monde ! On fait la randonnée ! Je sens que nous allons nous amuser !

-Oh oui ! dit Lucy en soupirant. Quel bonheur ! J'espère pouvoir me faire des muscles !

-Allez, tout le monde, du nerf ! aboya Edgar. On part dans l'arrière-pays, et en vitesse !"

La randonnée s'avéra épuisante et éreintante. Mais personne ne gémit, personne ne cria "Stop ! Arrêtons-nous cinq minutes, tout le monde avait la bouche trop pâteuse et l'esprit trop brouillé par la drogue pour faire la moindre remarque. Bien sûr, Gordon avait disparu. Lucy, Thomas et Jon peinaient et souffraient en silence. Florian et Fabius tiraient la langue comme deux chiens un jours de séchersesse.

"Allez ! nous haranguait Edgar. On continue dans la joie et le bonheur ! On accélère, ceux de derrière ! On chante pour se donner du courage ? Je connais des tas de poèmes de Edgar Guest !"

Edgar se mit à chanter les poèmes d'Edgar et les autres reprirent comme ils purent. La poésie d'Edgar Guest est longue, ennuyeuse et rébarbative, aussi je vous épargnerais une bonne centaine des strophes qui furent chantées par la suite. Néanmoins, pour vous faire une idée, voici les premiers vers :

Un beau matin où fleurissait dans les champs

Le doux lierre qui nous enserre toi et moi

Nous nous étions rendus compte que durant le printemps

Ta peau était douce comme de la sauvage soie

Je t'aime, ma bégonia ! Je t'aime de tout mon cœur !

Je t'aime mon azalée ! Car tu fais mon bonheur !

Et cætera. Et plus les texte continuait, plus les autres randonneurs perdaient de la salive en essayant de pronocer les syllabes. Á Je t'aime mon muguet, Jon semblait se dire : "Je sens que je vais m'écrouler !". Á Je t'aime mon orchidée !, Lucy avait tout l'air de penser :"Je sens que je vais mourir !". Et enfin, lorsqu'ils furent sur le point de déclamer le troisième Je t'adore, mon eaucalyptus !, Tomas était sur le point de hurler : "Assez ! Soyez un peu humains !". Mais il ne se passa rien de tout cela, et après ce qui sembla une éternité, Edger Guest posa sa plume et se dit qu'il aurait dû se mettre au violoncelle, ou Edgar-tout-court se dit que son timbre ne portait plus aussi bien que tout à l'heure. Moi-même, je soufflais comme un bouc.

"Il est très beau ce poème, trouvais-je encore la force de dire. Mais il y a des strophes qui clochent un peu.

-Vraiment ? fit Edgar-tout-court. Et qu'est-ce qui te gêne dans Edgar Guest ?

-Le lierre ne fleurit pas dans les champs. D'ailleurs, il ne fleurit pas du tout.

-Oui, dit Lucy. Et puis l'eaucalyptus n'est as une plante, je crois.

-Eh bien, Edgar Guest a fait des métaphores, dit Edgar-tout-court. De toute façon, il est hors de question que quelqu'un d'autre que lui change ce qu'il a lui-même écrit. Des garçons intelligents comme toi devraient le savoir.

-Oui," dis-je avec le peu de salive qu'il me restait.

Eh oui, je savais ça depuis longtemps. Et j'étais intelligent. Beaucoup plus intelligent qu'il ne le croyait.

Chapitre V Modifier

Les heures qui suivirent, je fis un rapide tour des lieux, pour savoir où se triuvait la joaillerie de Edgar. Á vrai dire, cet individu m'intéressait beaucoup, tant pour ses randonnées que pour son métier... Enfin, je trouvais la joaillerie. Elle n'était guère plus reluisante que le reste.

Si vous avez la malchance d'aller un jour sur les ruines Grandmorne-sur-Cratère, peut-être par lubie pour les lieux hideux et désertiques, vous apercevrez peut-être les ruines sinistres de ce qui fut la Bijouterie Baryton. Cette boutique, à peu près aussi pittoresque que le reste de la ville, vendait essentiellement des diamants en toc, des perles en fantaisie, des faux rubis et des contrefaçons de saphir. Et tout comme le reste de la ville, il ne recevait guère de clients. Ce fut donc une surprise pour Edgar quand il me vit arriver.

"Bonjour, fis-je.

-Qu'est-ce que tu fais ici, toi ? C'est pas pour acheter un diamant, je suppose !

-Non, simplement, je voulais savoir un peu l'histoire de cette ville.

-Il y a un office de tourisme pour cela, mon garçon.

-Oui, mais les guides touristiques sont un peu, vous savez... Et puis ce qui m'intéresse le plus, ce serait l'histoire du diamant Wicklow.

-J'ai un bouquin là-dessus. (Il me passa un vieux livre fripé et crasseux : L'histoire de Grandmorne-sur-Cratère racontée par ses anciens -qui à présent devaient être vraiment très anciens-.) Tiens, et fiche-moi la paix.

-Juste une chose de plus : j'aimerais bien acheter un de vos diamants en toc pour une farce et attrape."

Edgar devint aussi rouge que la chair d'un pomélo, réfléchit un instant et posa un diamant sur le comptoir.

"Tiens. C'est un vrai diamant, mais il est tellement sale et plein de défauts que tu peux le prendre. Je ne t'en demanderais que 50."

Je lui tendis un billet de 50 dollars et avec un bref "Au revoir", je quittais la boutique de l'affreuse canaille. Sur le trottoir, j'aperçus Jon, Tomas et Lucy.

"Qu'est-ce que tu faisais ici ? demanda Lucy. Ne vas pas chez cet Edgar, c'est un pur escroc.

-Je voulais lui emprunter un livre. (Je sortis le livre et le lui montrais.)

-Ce livre est aussi à la bibliothèque en deux exemplaires. Mais il est dans le coin des livres à restaurer, et ça doit faire des années que personne n'y a mis le pied.

-Très bien, si nous en lisions un bout ?

-Avec joie, dit Tomas. Les nouveaux livres m'excitent toujours."

J'ouvris le pavé et lus le chapitre sur le diamant :

Le diamant Wicklow est une exception joaillère dans sa structure atomique, du fait que s'y trouve l'uranium, un minerai hautement radioactif qu'on ne saurait qualifier de recommandable.

"Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda Lucy.

-C'est assez bizarre, répondis-je. Les diamants possèdent souvent des atomes de carbone. Plus ils en ont, mieux ça vaut. Sauf que celui-là, il a des atomes d'uranium à la place. C'est un minerai qu'on utilise pour les centrales nucléaires.

Un des incidents notables fut celui du laboratoire qui porte son nom depuis. En voulant analyser un morceau prélevé de la redoutable pierre précieuse, les savants malavisés firent exploser le laboratoire et un nuage radioactif s'étendit dans les environs. Ce jour-là, Grandmorne-sur-Cratère perdit la plupart de ses habitants. Quelques-uns périrent irradiés, mais la majorité préféra partir tout simplement émigrer vers la grande ville pour éciter de nouveaux dangers de ce genre. Quelques mois plus tard, on retrouva le diamant dans les décombres de l'aile gauche, mais personne n'osa venir le chercher.

"Quelle affreuse histoire, dit Jon.

-Ouais, acquiesça Tomas.

-Voilà, je sais les risques qu'il y aura lorsque j'ir..."

Je m'interrompis de justesse.

"Si je devais voler le diamant, dis-je d'une traite.

-Mais pourquoi devrais-tu voler le diamant ?" me dit Jon en plissant les yeux.

Mon sang se glaça. Se doutait-il de quelque chose ? Visiblement oui. Il fallait continuer dans ce code pour que les autres n'aient pas des soupçons à leur tour.

"Peut-être parce qu'un bandit m'en aurait obligé.

-Pourquoi t'en aurait-il obligé ?

-Par exemple, en menaçant de brûler ma maison, mais il se pourrait qu'il ne soit pas le seul.

-Pourquoi ce bandit ne serait-il pas seul ?

-Eh bien, il s'agit peut-être d'un autre brigand qui tenterait de s'emparer du diamant en obligeant les autres habitants du cratère à faire de longues marches sous drogue.

-Sous drogue ?

-Oui ! Peut-être la cacherait-il dans le jus d'orange, par exemple.

-Quelle imagination débordante.

-Eh oui.

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